Marie des poules

03/10/2020

Six mois... cela faisait six mois que le théâtre du Montparnasse n'avait pas ouvert ses portes à cause de ce fichu virus qui nous empoisonne la vie. Mais ce soir le public est là, bien présent, déterminé sous le masque à lutter en silence. Comme un signe de révolte, un tonnerre d'applaudissement résonne dans le théâtre aux remerciements de l'ouvreuse. Le silence revenu, le rideau se lève.

La scène est éclairée d'une lumière bleue assez froide avec pour toile de fond un mur de granit. A jardin une table de bistrot et une chaise. A cour, un banc de pierre, un petit fauteuil et un lustre laissent entrevoir un intérieur cosy. Est placée en centre de scène, une maison de poupée de « compet » qui pourrait faire pâlir d'envie petits et grands enfants. Cette maison est habitée de petits personnages symbolisant les protagonistes principaux qui vont se voir manipuler au grès de l'histoire tels des marionnettes.

En tenue 19e, Marie Caillaud s'attable, refuse de goûter aux mirages de la fée verte et commence le récit de sa vie. Dans une diction impeccable, Marie, modeste domestique explique comment à l'âge de 11 ans elle est rentrée au service de George Sand à Nohant. Cherchant tous les matins les œufs dans le poulailler, Marie Caillaud devient « Marie des Poules » pour ne pas être confondue avec Marie la cuisinière. Georges Sand se prenant d'affection pour cette petite servante si dévolue à son travail va tenter de l'instruire. Petit à petit Marie se métamorphose. La petite fille du Berry qui « roule les « r » comme un ruisseau roule les graviers » (merci Marcel Pagnol), gomme ses airs de paysanne pour devenir une belle jeune femme érudite, capable de penser et de se défendre grâce à sa verve. Ce récit semble sans nuage mais Maurice le fils de George Sand jette son dévolu sur la petite paysanne et Marie s'éprend du jeune homme en cachette de sa maîtresse. Bien évidemment, cet amour n'est pas réciproque et Maurice va jouer avec les sentiments de Marie comme il joue avec ses marionnettes qu'il affectionne tant.

Dans cette comédie où les rires côtoient aisément les larmes, Béatrice Agenin déploie avec talent toute sa palette d'intentions en jonglant entre le rôle de Marie des Poules et celui de George Sand, personnages diamétralement opposés. Marie est sensible, humaine, chaleureuse, dynamique, fine et attachante, alors de George Sand malgré sa bienveillance, reste froide, distante, presque immobile, implacable. Inconsciemment, cette dernière n'a de cesse de rappeler à Marie que malgré ses capacités intellectuelles, elle ne sera qu'une invitée ponctuelle dans ce monde aristocratique. François Nambot qui interprète le rôle de Maurice est époustouflant de dédain. Manipulateur, il fait de Marie sa marionnette pour satisfaire ses désirs. Il ne voit pas d'un bon œil le fait que Marie s'instruise, instruction qui permettrait à Marie de se défendre. Il est à souligner la scène poignante où Marie se compare aux meubles de la maison jusqu'à hurler à Maurice sa soif de tendresse par un cri déchirant de désespoir. Contre toute attente, Maurice qu'on pourrait qualifier de « macho de mes deux » pour reprendre la réplique de Dustin Hoffman dans Tootsie, finit par s'éprendre à son tour de Marie. Tel « épris » qui croyait prendre. Mais les conventions ont la vie dure surtout au 19e siècle. Car au-delà de cette histoire d'amour impossible, dans cette pièce ce sont deux mondes qui sont décriés. Ils se côtoient sans presque jamais se rencontrer. Le seul rapprochement possible se fait en cachette dans la chambrette de Marie pendant que George Sand se dresse entre les deux amants tel un rempart infranchissable.

Dans la mise en scène signée Arnaud Denis, il est à noter le très beau jeu de lumières qui varie entre des couleurs froides pour les scènes d'extérieur (dans le jardin du domaine, le potager, dans les rues de Paris...) et des couleurs chaudes pour les scènes d'intérieur : dans le salon de Georges Sand, dans la chambrette de Marie...). En outre, telles des marionnettes, les ombres chinoises semblent être au service de Maurice tel le spectre de l'emprise qu'il exerce sur Marie.

Pour conclure, si vous hésitez à retourner au théâtre mais que l'envie vous démange de trop, cette pièce est renversante de sincérité. Vous ne perdrez pas votre soirée, bien au contraire. Tout au long de cette œuvre, le spectateur est tenu en haleine, bluffé par des comédiens talentueux qui le prennent par la main pour qu'il devienne le vrai témoin de leur amour. Un spectacle très émouvant, un très grand moment de théâtre et de poésie.

Et maintenant, à vous de jouer !
Marie-Nella

Texte : Gérard Savoisien
Avec : Béatrice Agenin, Arnaud Denis en alternance avec François Nambot
Mise en scène : Arnaud Denis
Décor : Catherine Bluwal
Lumières : Laurent Béal
Création sonore : Jean-Marc Istria
Création marionnettes : Julien Sommier
Assistant à la mise en scène : George Vauraz

Théâtre du Montparnasse - 30 septembre 2020

https://www.theatremontparnasse.com/marie-des-poules-3/