Les fourberies de Scapin

En ce dimanche après-midi d'avril, j'ai rendez-vous au théâtre 13 Seine pour la dernière des fourberies de Scapin mise en scène par la compagnie L'Illustre Théâtre. Je suis en mode "courbature géante" car lors de la séance d'impro de la veille j'ai pris froid et je sens que la crève menace. J'arrive malgré tout à me traîner jusqu'au théâtre où mon compagnon de 6e art Julien* me servira de porte mouchoirs. Nous attendons patiemment que les portes de la salle s'ouvrent, enfin moi, je comate plutôt sur un banc pour économiser mon attention. Le hall est blindé de monde. Il y a beaucoup de bruit, de conversations dans tout les sens et depuis quelques minutes, un type vêtu Dr. Martens, jean noir et sweat à capuche, se balade entre les spectateurs, zikmu à donf sortant de son sac à dos. A ce moment là je l'ignore, mais le spectacle a déjà commencé.

Au moment où les portes de la salle s'ouvrent, je remarque qu'il y a beaucoup de jeunes pour assister à cette représentation classique mais atypique par sa mise en scène urbaine. Fatalement, cela me rappelle mes années collèges, les fourberies de Scapin ayant été la première oeuvre de Molière que j'ai étudiée. Et l'autre, qui continue de se balader entre les spectateurs avec sa musique. Côté scénographie, l'immense scène du théâtre 13 est recouverte de palette formant un promontoire central, une scène sur la scène en quelques sortes. Dans le fond, une tenture est déployée sur laquelle est peint un tag géant et coloré fait office de décor. Les comédiens quant à eux sont déjà sur scène et font les cents pas. Ils se toisent, se titillent, se parlent, dansent de temps en temps. Je remarque qu'ils sont tous très maquillés (surtout au niveau des lèvres ce qui leur donne un côté androgyne). Par contre, plus de nouvelle de notre pote à la zicmu dans le sac... Dommage je commençais à l'apprécier.

Après quelques minutes d'attente, les lumières du théâtre baissent en intensité. La pièce commence. Et telle n'est pas notre surprise que de voir débarquer en Scapin notre copain à la zicmu dans le sac. Justement, en parlant de musique, elle sera pendant toute la pièce une sacrée compagne de route pour notre protagoniste car dès le début Scapin prend le micro et rappe devant un public déjà conquis. 

Pour les profanes, les Fourberies de Scapin pourraient se résumer très rapidement de la manière suivante. Octave, fils d'Argante est tombé amoureux de la belle (et pauvre) Hyacinte au point de l'épouser dans le dos de son père. Autant dire qu'Octave sait que ça va chauffer pour lui quand son père va apprendre la nouvelle, parce que le vieux bonhomme a dans l'idée de marier son fils à quelqu'un d'autre. Dans le même registre, Léandre, fils de Géronte et ami d'Octave est tombé amoureux de la belle Égyptienne Zerbinette. Là aussi Géronte risque de ne pas trop bien accueillir la nouvelle. Octave et Léandre n'auront de cesse que de demander à leur valet Scapin de jouer de fourberies afin de les aider à vivre leur amour au grand jour. 


Dans cette interprétation originale, la compagnie L'Illustre Théâtre fait le pari d'offrir à ce classique de Molière un écrin contemporain. On y retrouve les codes du théâtre moderne : rupture du 4e mur, improvisation avec le public... De plus, la dimension urbaine est présente en permanence déjà par le décor, la danse, les costumes et le jeu mais également par des répliques modernes subtilement injectées dans l'oeuvre de Molière. Je vous avoue quelques peu mes craintes au départ. Beaucoup de metteurs en scène se sont essayés à marier un texte classique avec une mise en scène contemporaine. L'exercice n'est pas facile et souvent périlleux au risque de tomber dans des anachronismes grossiers. Or, dans cette version des Fourberies de Scapin on ne peut que saluer le travail sur le texte qui, respecté à la lettre, se voit subtilement orné de quelques expressions du 21e siècle offrant une légèreté à l'action. A cela, et comme souligné précédemment, il est à noter la place prédominante de la musique dans ce spectacle, et plus précisément de la chanson et de la langue française. Déjà à travers le rap et le slam mais également par le joli clin d'œil à Jacques Brel avec "ces gens là".

Côté jeu, pendant les deux heures que compte ce spectacle, les comédiens déploient une énergie à couper le souffle (et quand on est malade, le sentiment est décuplé, croyez-moi). Tous les comédiens se donnent à fond dans leur registre en conservant cette ligne mélangeant le classique et le contemporain. Originale la didascalie qui du haut de son échelle semble contempler la scène avec bienveillance. Elle se fait également la sentinelle de nos héros en les prévenant de l'arrivée des pères. Mention spéciale à Sébastien Gorski qui en plus d'interpréter le rôle de Scapin magistralement, créé un véritable liant entre chaque personnage. Bravo au chef d'orchestre!

Pour résumer, ce spectacle rythmé et original semble souffler un vent de renouveau sur l'oeuvre du maître en combinant subtilement le classicisme du texte à une ambiance contemporaine. Quant à moi, en sortant de ce spectacle haut en couleurs, je suis décidément bien bien malade mais j’ai le sourire et des notes de musique plein la tête.

Et maintenant, à vous de jouer.
Maria-Nella

*le prénom a été changé

Avec (en alternance) : Isabelle ANDRZEJEWSKI, Théo ASKOLOVITCH, Axel GIUDICELLI, Damien SOBIERAFF, Sébastien GORSKI, Charlotte LEVY, Pauline HURIET, Tigran MEKHITARIAN, Louka MELIVA, Théo NAVARRO-MUSSY, Etienne PALINIEWICZ, Blanche SOTTOU, Samuel YAGOUBI
Musiques originales : Sébastien GORSKI
Compagnie L'Illustre Théâtre
Scénographie et lumières : Tigran MEKHITARIAN
Production exécutive : En Scène Production

Théâtre 13 Seine - 14 avril 2019