L'Empereur des boulevards

09/02/2020

Ce soir c'est la cinquième représentation de l'Empereur des boulevards, dernière création originale de la compagnie des Joyeux de la Couronne. Il s'agit de la deuxième pièce de cette troupe à laquelle j'assiste, la première ayant été « Monsieur Chasse » en novembre dernier. Dans le registre des petits spectacles, je dois vous avouer que les Joyeux de la couronne est l'une des troupes qui a véritablement su me mettre la puce à l'oreille. Aussi, à quelques minutes du levé du rideau, je suis curieuse et impatiente à l'idée d'assister à cette pièce racontant la vie de ce maître du Vaudeville.

Dès son entrée dans la salle, le public est plongé dans une atmosphère fantomatique et évanescente. De larges voilages blancs plus ou moins opaques ont été disposés en fond de plateau et sur les côtés offrant aux comédiens de multiples possibilités d'entrées et de sorties. Georges Feydeau est sur scène, assis sur une chaise, en pleine écriture. A jardin, un coffre ouvert et invitant au voyage laisse en son sein deviner tissus et autres boas. A cour, Justine Verdier vêtue d'un costume d'époque, jupon blanc à volant orné de broderies anglaises, corsé noir, bottines rouges et rose piquée dans ses cheveux noirs de geai, a pris place devant son piano (waterproof). En effet, dans la plus pure tradition de la compagnie, toute la pièce est accompagnée d'arrangements originaux de la pianiste et de chansons d'époque quelque peu adaptées à la trame.

Pour ce qui est de l'intrigue, Georges Feydeau est un adolescent préférant les mots aux chiffres. Alors que sa mère ne l'encourage pas dans sa vocation d'écrivain de théâtre, Georges ne doit son salut qu'à son beau-père qui croit en lui jusqu'à financer ses premiers spectacles et lui trouver une place au « Courrier des théâtres ». Le succès ne tardant pas à arriver, Georges est introduit dans des salons prestigieux notamment chez Maxim's où il se constituera un précieux réseau. Il  rencontre alors Marie-Anne Carolus-Duran avec laquelle il fera un mariage d'amour. Mais il se perd également volontiers dans les bras de Dames de peu de vertu. Emporté par le succès mais ralenti par quelques échecs, Georges va jusqu'à s'enivrer d'absinthe et de drogue pour stimuler son processus créatif. Il fréquente alors le monde de la nuit et ses créatures nocives, repoussant ses propres limites jusqu'à ce que la folie et la maladie ne s'emparent de son esprit et de son corps.

Dans cette dernière création, la compagnie des Joyeux de la Couronne a su mettre l'accent sur le fait que contrairement à ses pièces, la vie de Georges Feydeau ne fut pas des plus joyeuses. Nos comédiens se chargent bien de nous en apprendre sur le côté « dark side of the moon » de l'auteur. Cet aspect moins connu du roi du Vaudeville, prend tout son sens notamment au travers du personnage mystérieux d'Hety, sorte de Geisha mi-homme mi-femme, à la fois symbole de la dépravation de Feydeau et sa muse diabolique source de son inspiration. A son entrée sur scène, je me suis dit qu'elle/il aurait très bien pu réussir le casting de la pub du parfum « Opium ».

L'Empereur des boulevards est une pièce qui va dans le droit fil du registre des Joyeux de la Couronne. Dans un premier temps, tout comme bon Feydeau qui se respecte, cette œuvre est très rythmée. Les personnages s'enchaînent au grès des situations grâce à des changements de costumes et accessoires et ce, sans que le public ne perde le fil... à la patte. De plus, dans ce Vaudeville mélancolique, le spectateur est entraîné dans le Paris de la belle époque. Les costumes, les bruitages et les chansons nous projettent automatiquement dans cette période où progrès rime avec légèreté. Un très gros travail a d'ailleurs été effectué sur les tenues, les perruques et le maquillage, marques de fabrique de ces « Joyeux lurons ».

Mais contrairement à Monsieur Chasse, l'Empereur des boulevards prend subtilement des chemins créatifs plus méconnus. Déjà, les décors sont suggérés. Les grands voilages blancs se prêtent tout à fait aux divers changements d'espace tout en appelant l'imaginaire des spectateurs. De plus, avec cette nouvelle pièce, les Joyeux de la Couronne ont su prendre le risque de sortir de leur zone de confort. La troupe ne se contente pas demeurer dans un genre comique, de jouer sur le registre seul de la comédie dans lequel nous l'avions vue dans Monsieur Chasse. Au contraire, avec L'Empereur des boulevards, ces jeunes comédiens nous prouvent qu'ils ont plus d'une corde à leur arc et qu'ils sont tout aussi à leur aise dans un répertoire plus tragique.

Pour conclure, l'Empereur des boulevards est une pièce qui mise sur l'inattendu. En effet, le récit tragique de la vie de Feydeau sur fond de Vaudeville, la mise en scène moderne, ainsi que l'aspect poétique à la limite du rêve maudit sont autant d'éléments au service de l'originalité de cette œuvre. Ainsi, à travers la vie de Georges Feydeau, les Joyeux de la Couronne réussissent à nous transporter à la fois dans une époque bien réelle mais également dans une histoire teintée de mystère et de drame. Avec cette dernière création, les Joyeux de la couronne ont encore frappé et je crois qu'ils ne s'arrêteront pas, non sans nous déplaire, à ce dernier méfait.

Et maintenant, à vous de jouer !
Maria-Nella

Ecriture : Olivier SCHMIDT
Mise en scène, scénographie : Olivier SCHMIDT
Direction musicale : Justine VERDIER
Chorégraphies : Séverine WOLFF
Création visuelle : Franck HARSCOUET
Avec en alternance : Julien HAMMER, Florian DUFOSSE, Matthias LANG, Julien ANTONINI, Alexandra MAGIN, Séverine WOLFF, Kevin MAILLE, Olivier SCHMIDT, Patrick TULASNE, Mickaël ALABERGERE, Léonard COURBIER