Le petit coiffeur

04/06/2021

En ce triste dimanche pandémique de janvier, Facebook a décidé de jouer les rayons de soleil en nous offrant une représentation exceptionnelle de la pièce de théâtre le petit coiffeur. Au travers une captation émise en direct du théâtre rive gauche à Paris, le réseau social a réitéré son expérience « Ensemble au spectacle » en permettant à plus d'un millier de spectateurs de découvrir la nouvelle création de Jean-Philippe Daguerre.

Chartes. Août 1944. Les troupes allemandes battent en retraite. Dans cette France progressivement libérée, le spectre du nazisme semble s'éloigner de plus en plus. Mais ce sentiment de liberté retrouvé a un gout amer. La barbarie nazie a laissé place à une autre forme de sauvagerie. La population longtemps martyrisée se lance dans une vraie chasse aux sorcières contre toute forme de collaboration avec son lot de déviances : dénonciations arbitraires, calomnies, humiliations publiques, enquêtes bâclées allant jusqu'aux exécutions sommaires. Au milieu de toute cette obscurité, de jolies petites histoires semblent pourtant fleurir. Pierre Giraud, est un jeune coiffeur qui a repris le salon de sa mère. Entre deux coupes de cheveux, il s'occupe de son frère Jean, un garçon intellectuellement un peu limité, très attendrissant et qui passe son temps à promener le fusil de leur père décédé en héro. Pierre entretien également une âme d'artiste. A ses heures perdues il peint des nus féminins à partir de modèles habillés mais dont il floute le visage. Un peu comme une tenancière de maisons closes, c'est sa mère Marie Giraud, héroïne de la résistance et amante du communiste Léon, qui recrute ses modèles parmi les clientes de son salon. Un jour se présente une jeune et mystérieuse veuve, Lise Berthier. De coups de pinceau en tendres confidences, une relation sincère et insouciante va se tisser entre le peintre et son modèle alors que dehors la tempête menace, tempête dont Pierre va être bien malgré lui l'instrument et Lise l'une des victimes.

Au travers de ce récit romanesque inspiré de faits historiques réels Jean-Philippe Daguerre renoue avec la deuxième guerre mondiale, période qu'il avait déjà traité au travers de sa pièce magistrale "Adieu Monsieur Haffmann" en 2017. Sans porter une once de jugement, dans le petit coiffeur, l'auteur et metteur scène tente d'éclairer cette triste période de l'histoire tout en mettant l'accent sur la place des femmes de cette époque, principalement vues qu'au travers de l'expression politiquement correcte de la « collaboration horizontale ». Pourtant, officiant bien souvent dans les coulisses de l'histoire, elles ont été d'une importance capitale dans le processus de libération de la Nation. Au-delà de l'aspect historique, la pièce met également en lumière un sujet tristement d'actualité : la violence quotidienne envers les femmes.

Côté scénographie, la scène est subdivisée en deux voire trois espaces de jeu. Des cloisons montées sur roulettes permettent aux comédiens d'un claquement de doigt de passer d'un lieu à un autre sans que le spectateur ne perde le fil, le tout avec un fin jeu de lumières et d'ombres chinoises. Côté décor, on est dans le « jus » post deuxième guerre mondiale. Les murs, les tapisseries, les meubles et autres bibelots déploient toute une palette de tons marron et orange nous transposant directement dans l'époque. Les costumes sont également vintages : chemisiers et robes à fleurs, slalomées et sandales compensées, socquettes, larges pantalons à bretelles, marcels blancs, chemises amples et pullover, veste de velours côtelé, casquettes d'époque... sans oublier les brushings et boucles réalisées au fer à friser. Dans toute la pièce, il est à souligner l'importance de la synchronisation musicale. Dès les premières secondes de l'œuvre, nous sommes accueillis par des notes de Brahms qui vont illustrer bons nombres de scènes notamment le petit clin d'œil au Dictateur de Charlie Chaplin. Comme le signe du renouveau, ce spectacle fait également la part belle à la légèreté des standards jazzy de Sy Oliver.

Dans le petit coiffeur, le jeu des comédiens est incroyable de sincérité. Toute la petite troupe passe d'intentions cocasses voire amusantes à des sentiments bien plus sombres et torturés sur fond de liberté chèrement retrouvée. Pierre, parfois contraint de suivre les mouvements libérateurs, oscille entre révolte et tendresse. Jean qui incarne l'innocence même, devient le délicat sauveur un peu malgré lui. Lise qui se dévoile petit à petit demeure fidèle et entière à son amour. Même Léon, personnage à l'apparence d'ours mal léché, parvient à attendrir l'audience en révélant toute son humanité. Chapeau bas à Brigitte Faure qui lors d'un monologue magistral de Marie, n'hésite pas à hurler son désespoir à Léon pour défendre Lise et toutes les femmes bafouées en manque de tendresse.

Le petit coiffeur est une pièce qui mérite largement sa place dans les grands théâtres. En dépit de l'absence d'applaudissement au moment du salut final du fait que cette représentation se jouait devant un public virtuel, l'émotion était au rendez-vous.
Certes au cours d'une captation il manque tout le charme du théâtre, les files d'attente, l'odeur des sièges, la lumière tamisée de la salle, le sourire (masqué) des placeurs et placeuses, la peur qu'un grand dadais ne s'assoie devant vous et ne vous bouche la vue de la scène, le voisin gêné qui tousse, celui qui ne peut s'empêcher de commenter, les applaudissements à tout rompre, l'interaction avec les comédiens... Tous ces petits moments magiques, parfois enquiquinants mais qui font le charme des spectacles du sixième art et qui nous manquent tant. Mais cette captation réussie a le mérite d'exister et de permettre de rentrer en résistance face à cet ennemi invisible et dont la famille Giraud, Lise et Léon se sont faits les Ambassadeurs le temps d'une après-midi.

Et maintenant, à vous de jouer !

Maria-Nella

Texte et mise en scène : Jean-Philippe Daguerre
Avec : Brigitte Faure, Félix Beauperin, Romain Lagarde, Charlotte Matzneff, Arnaud Dupont

Création lumières : Moïse HILL
Musiques : Hervé HAINE
Décors : Juliette AZZOPARDI
Costumes : Alain BLANCHOT
Assistant mise en scène : Hervé HAINE
Chorégraphie : Florentine HOUDINIERE

Du 7 au 31 juillet à 18h55 - Relâches : 12, 19, 26 juillet
Les 13, 20, 27 juillet à 21h05

https://www.festivaloffavignon.com/programme/2021/le-petit-coiffeur-s27875/

https://www.vostickets.net/billet?ID=THEATRE_ACTUEL