La journée de la jupe

31/01/2020

  • « Quel était le vrai nom de Molière ?
  • Vas-y, va niquer ta mère la pute ! »

Le souvenir de cet échange ubuesque, issu du film de Jean-Paul Lilienfeld tourne sans arrêt dans ma tête alors que je prends place dans le théâtre des Béliers Parisiens. Le rideau est déjà levé. Sur le plateau, dans la pénombre, cinq adolescents, tournés de trois-quarts regardent à cour. Au fond, sur toute la hauteur et toute la largeur du plateau, une toile blanche est tendue. A cour, sont disposés des sièges en bois et à jardin, une grande table grise anthracite, éclairée d'un lustre industriel.
Les lumières côté public s'éteignent progressivement. La salle est silencieuse. Ce calme apparent est brisé par la voix de Michel Pollnareff hurlant alors toute sa détresse nostalgique dans « lettre à France », pendant qu'une transe urbaine transperce tour à tour les cinq jeunes gens. Avec cette entrée en matière fracassante, la métaphore d'une France perdue et d'une jeunesse sans repère semble nous sauter au visage dès les premières secondes de « la journée de la jupe ».

Sonia Bergerac est professeure dans un collège difficile de banlieue. Son quotidien : tenter de mener un cours tout en essayant de faire régner un semblant de discipline. Dans un brouhaha terrible, les jeunes l'ignorent, se hurlent dessus, sont à deux doigts d'en venir aux poings, s'agitent furieusement, refusent de prendre place, pendant que leur professeure s'efforce désespérément de les canaliser. Le moins que l'on puisse dire au regard de la première scène, c'est que paradoxalement la professeure est comme une étrangère dans sa propre salle de classe. Pour lutter de manière silencieuse contre cette réalité, Sonia porte tous les jours des jupes qui sont vues comme une provocation tant par les élèves, que par les autorités de son établissement qui semblent l'avoir abandonnée. Face aux caïds du collège, sûr que ce petit bout de bonne femme ne peut pas faire le poids armé seulement de son exemplaire du bourgeois gentilhomme. Surtout quand un de ses élèves ramène dans sa classe... un flingue. La professeure s'empare de l'arme pour le confisquer. Son propriétaire se jette sur elle. Le coup part. Le jeune est blessé. Dans un réflexe désespéré, Sonia braque ses élèves qui se figent. Le silence est revenu. La professeure tient enfin sa classe en respect. La peur change de camp. Forte de ce nouvel ordre retrouvé et contre toute attente, Mme Bergerac décide faire cours, arme au poing. Ses revendications sont simples : que les femmes puissent porter librement des jupes sans se faire traiter de pute.

« La journée de la jupe » est une œuvre riche en émotions dramatiques. Qu'on se le dise, le public ne va pas voir ce spectacle pour se taper une bonne tranche de rigolade.
Les émotions passent déjà par le texte. Il est le vecteur de la confrontation directe entre deux mondes qui ne se rencontrent jamais : d'un côté le langage soutenu de Sonia et de l'autre celui des élèves, sans parler de la confrontation des accents « wesh-wesh » à celui de la professeure.

Concernant la mise en scène et la scénographie, il faut d'abord souligner le très gros travail effectué sur les lumières. Le spectateur passe d'un monde à l'autre. Tantôt il devient le témoin silencieux de cette prise d'otages, tantôt il est projeté dans l'intimité torturée de chaque protagoniste. Le son est également un élément important du spectacle. Il permet l'entrée en scène d'autres personnages non visuels par l'intermédiaire de coups de téléphone des proches des enfants et de la professeure. Enfin, la toile tendue coupe en deux le plateau et l'action se mène alors sur une double scène. Derrière le tissu blanc, se jouent en évanescence les négociations avec le RAID. Cette toile sert également d'écran géant où se projettent des vidéos ou des ombres chinoises. Tous ces éléments modernes sont mis au service d'une mise en scène contemporaine et originale où les sixième et septième arts se marient.

Le désarroi de la situation est porté à son plus haut niveau par le jeu magistral des comédiens. Aussi bien la professeure que ses élèves immergent le public dans un état proche de la noyade. Les seuls moments où les spectateurs reprennent un peu leur respiration sont les moments de négociation avec la police et les quelques notes d'humour qui parsèment l'œuvre. Mais les pauses sont de courte durée et le public replonge bien vite en apnée. En effet, tout au long de la pièce c'est le sentiment d'impasse qui domine. Impasse pour ces jeunes réduits au silence par une minorité dominante (et grande gueule alors qu'elle a un genoux à terre), et impasse pour cette professeure qui sait pertinemment que l'issue sera fatale. Sonia voit pourtant en cet événement l'occasion d'attirer l'attention et prend conscience qu'elle n'est pas la seule à être au bord du gouffre. Une solidarité va alors se tisser entre la professeure et ses élèves opprimés, qui eux-aussi vont voir en ces circonstances inattendues l'occasion de se faire justice eux-mêmes.

Pour conclure, cette adaptation théâtrale de « la journée de la jupe » est largement à la hauteur des attentes du public et reste fidèle à l'histoire originelle portée d'abord à l'écran en 2009. Au-delà d'une histoire profondément ancrée dans le réel, cette prise d'otage involontaire met en lumière une concentration de difficultés : l'échec des institutions, la prédominance masculine, le racisme au sens large, les incivilités, le racket, les trafics en tous genres et la confrontation violente de deux mondes qui ne se côtoient presque jamais. Par extension, la pièce interpelle sur la difficulté pour cette jeunesse paumée de vivre ce melting-pot prédominé par les l'incompréhension des différences. Bref, un très grand moment de théâtre et une pièce de haute volée.

Et maintenant, à vous de jouer !
Maria-Nella

De Jean-Paul LILIENFELD
Mise en scène et scénographie : Frédéric FAGE
Avec : Gaëlle BILLAUT-DANNO, JulienJACOB, Abdulah SISSOKO, Amélia EWU en alternance avec Sarah IBRAHIM, Lancelot CHERER, Sylia GNAHOUA, Hugo BENHAMOU-PEPIN
Lumières : Olivier OUDIOU
Vidéo : La cabane aux fées
Musique : Dayan KOROLIC

31 janvier 2020 - Théâtre des Béliers Parisiens

https://www.theatredesbeliersparisiens.com/Spectacle/la-journee-de-la-jupe/