Independance

Ce soir j'ai rendez-vous avec Indépendance au théâtre du Funambule dans le 18e. Cette pièce a piqué ma curiosité il y a quelques semaines. Vous vous souvenez que je suis allée voir récemment les Crapauds fous au théâtre des Béliers (cf. mon article récent). Ce soir-là j'ai été assez impressionnée par l'énergie déployée par la compagnie sentinelle qui tractait devant le théâtre pour faire connaître leur spectacle... Instagram a fait le reste.


Il est presque 17.30 et les portes du théâtre s'ouvrent en ce samedi soir. Le placement étant libre je m'installe au premier rang, plus pratique pour caser mes grandes guibolles. Je ne suis pas une géante, juste légèrement plus grande que la moyenne, mais parfois, dans les rangs à l'arrière ça coince. Autant être bien installée, d'autant que d'après que ce que j'ai pu lire sur les divers flyers, on est loin d'être parti pour une comédie. Car Indépendance, c'est le nom de la petite ville perdue des Etats-Unis dans laquelle se déroule l'histoire. Indépendance c'est également la quête désespérée menée par trois jeunes filles pour s'émanciper d'une mère folle et étouffante, qui ne rêve que d'une chose, maintenir ses trois filles dans la cage psychologique de sa maison. D'ailleurs, dès la première scène, Evelyn, la mère, rentre sur le plateau avec toute la splendeur froide d'une folle tenant sa famille par le carcan invisible du chantage affectif. Son costume est à son image, la caricature de l'Amérique profonde : jogging rose, boucles d'oreille en mode cherry-bomb et coiffée d'une mise en plis blonde platine version XXL. Pour vous dire, ma propre grand-mère, ancienne coiffeuse et reine du bigoudi, n'aurait pas fait mieux. Le décor bien choisi amplifie également cette ambiance de province misérable : les chaises en osier, les vieux bibelots, les livres mités, les vieux couvres-lit en laine...


Kim, l'aînée et l'intellectuelle du groupe est revenue en catastrophe après quatre ans d'absence, inquiète pour la cadette Jo qui vient d'avoir un accident. Cette dernière se fait un devoir de s'occuper avec prévoyance de leur mère qui ne lui rend que par des coups ou des crises d'hystérie. Pendant ce temps là, Sherry courent les mecs et les bars en espérant secrètement percer dans le monde de l'art. Tout au long de l'histoire, ces trois filles essayent de trouver le moyen de s'échapper de l'emprise de cette mère complètement barge, l'une à travers le mirage d'une union avec le père de son futur bébé, l'autre dans les bouquins de balades écossaises, tandis que la dernière, s'évade par le biais d'une vie sexuelle débridée. Et chacune pense également avec terreur que si les deux autres s'en vont avant, la garde de la mère va fatalement retomber sur la dernière... et ça ne sera forcément pas sur celle qu'on croit. 


Côté jeu, les quatre actrices respectent une ligne directrice qui leur est propre sans empiéter sur le terrain de l'autre. Evelyn toujours border-line et à deux doigts d'éclater ; Kim, qui cherche à réconcilier toute la famille dans l'espoir d'un progrès ; Jo, sans cesse partagée entre son désir d'émancipation et le fait de plaire à sa mère ; et Sherry provocante dans ses tenues, son langage et sa vie de femme libérée. Et ce quatuor fonctionne plutôt bien car au travers de la lutte incessante de ces trois gamines, de cette relation filiale basée sur la psychologie de la plus forte, cette mère dont l'emprise est glaçante d'effroi, est toujours à la limite de l'explosion. Les assiettes et autres bibelots apprendront à voler avant même de savoir atterrir. 
On note également l'absence (physique) des hommes dans cette oeuvre, rendant l'atmosphère encore plus lourde. Car au milieu de cette ruche (ou plutôt de ce guêpier) où les ouvrières cherchent à s'émanciper de la Reine, il semblerait que les bourdons n'aient aucune place. La seule sortie possible est donc la fuite, la fuite, la fuite... et ce malgré la culpabilité rongeuse et les qu'en dira-t-on propres aux petits patelins. 

Le moins que l'on puisse dire, c'est que quand on va voir Indépendance, on n'y va pas dans l'idée de se fendre la poire. Au sortir du théâtre, c'est une des remarques que j'ai entendu parmi toutes celles des spectateurs qui étaient plutôt conquis. En outre, beaucoup de personnes s'accordaient à dire que cette adaptation du roman de Lee Blessing retranscrivait plutôt bien l'ambiance lourde de cette histoire à laquelle chacun peut s'identifier. Car les enfants sont tous amenés à quitter le nid un jour ou l'autre, et parents comme enfants doivent alors faire face à la terreur de la solitude. Libre aux parents de laisser leurs progénitures prendre leur envol.

Et maintenant, à vous de jouer!
Maria-Nella

De Lee BLESSING
Adaptation François BOUCHEREAU
Mise en scène : Marjorie LHOMME
Avec : Laura CHEMAKH, Macha ISAKOVA, Florence GOTESMAN et Clémence LESTANG

Théâtre le Funambule - 20 octobre 2018